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«Je prends plaisir à rester un grand gamin»

Humoriste, homme de plume et directeur de musée, Laurent Flutsch parle à bâtons rompus de ses passions et de sa philosophie de vie, en parallèle à la dernière exposition du Musée romain de Lausanne-Vidy, Malins Plaisirs.


A 52 ans, le Vaudois saute d’un rôle à l’autre, avec la malice d’un érudit aux allures bon enfant. Qu’il porte la casquette de directeur du Musée romain de Lausanne-Vidy, celle de chroniqueur humoristique à la RTS ou encore celle de rédacteur en chef adjoint de l’hebdomadaire satirique Vigousse, sa vivacité d’esprit et ses saillies font rire tout le monde. Ou presque. Il se murmure, en effet, que sa plume acérée aurait égratigné l’ego de quelques pontes de la presse romande et autres décideurs... Mais qu’importe! Laurent Flutsch est un homme libre, fidèle à ses idées, guidé par la curiosité, mais aussi le plaisir. Rien d’étonnant, donc, que l’actuelle exposition du Musée romain – à voir jusqu’au 2 mars 2014 – s’intitule Malins Plaisirs, une ode aux multiples plaisirs de la vie, à découvrir au gré de coups de dé.

On vous imagine volontiers en élève frondeur. Avez-vous vraiment fait suer vos professeurs?


J’étais un écolier plutôt sage et timide. J’ai vécu une partie de mon enfance à Rolle, à Lausanne, puis à Ballaigues de 12 à 20 ans à peu près. Au collège de Vallorbe, j’étais le seul garçon latiniste. Une cible privilégiée pour les fiers-à-bras... A 14-15 ans, j’adorais me promener dans la forêt. J’avais des copains. C’était une période assez sympa.
C’est à l’Uni que j’ai commencé à devenir moins sage. J’y ai rencontré des complices. On avait envie de faire des canulars, de transgresser la norme. Mais c’était toujours bon enfant. Les étudiants en archéologie étaient un peu les trublions de service.

Par exemple?
Quant l’UNIL a introduit un macaron de parking annuel à 120 francs, juste pour avoir le droit de chercher une place, on a trouvé ça injuste pour les provinciaux qui devaient venir en voiture. On a donc fabriqué de faux macarons à 10 francs. La supercherie a été découverte après six mois, parce que les vrais macarons déteignaient, pas les nôtres! C’était aussi une époque où la liberté académique était encore prise au sérieux. On travaillait beaucoup, mais on était aussi très souvent fourrés au bistrot, au Grütli ou au Lapin vert. Le campus de Dorigny, c’était le ghetto; mais la section d’archéologie y conservait un esprit à la fois collectif et frondeur.

Toujours à propos d’archéologie, vous avez dit un jour qu’il ne resterait rien de notre époque…

Presque rien, en tout cas, qui puisse témoigner de l’humain et du quotidien. Nous ne laissons pas de cimetière, ni d’offrandes enfouies. Ni le papier, acide depuis 1850, ni les documents numériques, magnétiques ou chimiques ne se conserveront deux mille ans. Nos maisons, contrairement à certaines villas romaines, ne tombent pas en ruine avant d’être recouvertes par des champs: on rase et on reconstruit. Nos objets courants sont évacués, incinérés, recyclés. Les matières synthétiques ne résisteront pas deux millénaires. De plus, nos objets sont souvent composites, des assemblages de pièces standardisées: on retrouvera quantité de vis et de rondelles, mais on ne saura pas si elles proviennent d’un Boeing ou d’un sèche-cheveux! Globalement, l’accélération de l’Histoire et la globalisation rompent les fils de la mémoire culturelle.

Vous avez un emploi du temps chargé. Comment faites-vous pour vous ressourcer?

Chacune de mes casquettes me permet de soigner les séquelles des autres. Ces boulots m’amusent. C’est un privilège incroyable! J’ai parfois besoin de me reposer, mais j’éprouve toujours le sentiment que j’ai oublié de faire un truc important.

Un signe extérieur de richesse?
Je ne vois pas... J’ai un chalet, mais c’est ma résidence première et unique! Une espèce de coucou suisse géant à Lavaux. Ce n’est pas luxueux, mais j’y suis bien. Le signe de richesse le plus pertinent, c’est d’avoir du temps, de voyager: c’est plus important que les bagnoles et les fringues.

Et intérieur?
Un sentiment de satiété. Un précepte protestant dit qu’il faut se contenter de ce que l’on a. Epicure dit pareil, et Cicéron écrivait déjà qu’un riche à millions, s’il cherche encore à s’enrichir à tout prix, n’est pas riche puisqu’il est dans le besoin d’avoir plus. Cette philosophie-là me va: être riche, c’est se dire qu’on a assez, et donc faire les choses en fonction de ses moyens.

Est-ce que l’âge vous fait peur?
Non. Sinon, j’aurais une hygiène de vie meilleure, je fumerais moins. Je prends surtout plaisir à rester un gamin. Ado, je me marrais en lisant Le Canard enchaîné. C’est ce qu’on fait à Vigousse, en plus modeste. Dans le spectacle, c’est pareil: on est toujours dans le jeu. En fait, je ne me sens pas vieillir, mais je me sens peut-être de plus en plus en décalage avec certains de ma génération.

Si vous étiez syndic de Lausanne, vous changeriez quoi?
Je lancerais d’immenses fouilles archéologiques de la nécropole gallo-romaine de Vidy et je donnerais beaucoup de sous au Musée romain! Cela dit, je n’aimerais pas être à la place de Daniel Brélaz (Ndlr: le syndic actuel). Ce que je changerais volontiers, c’est l’identité promotionnelle de la ville. (Il réfléchit.) Lausanne compte 25 musées pour 130 000 habitants. Ce doit être un record. Plus les théâtres et autres lieux, plus les festivals... Donc, je remplacerais le slogan Lausanne, ville olympique par Lausanne, ville de culture. Parce que être ville olympique, c’est bien, mais ça n’anime pas vraiment... L’offre culturelle lausannoise est exceptionnelle et s’adresse directement à la population.

Humoriste, archéologue et directeur de musée: quel est le point commun à ces trois activités?

Le hasard, l’envie de s’amuser, de se mettre en danger. Toutes correspondent à des envies de jeunesse. A 15-16 ans, j’étais scotché devant Drôles de vie, Golovtchiner, Lapp, Simon et compagnie. Je rejouais des sketches pour les potes de l’athlétisme. Par un pur hasard, je me suis retrouvé à La Soupe sur la RTS, grâce à Ivan Frésard. Ce qui a déclenché plein de choses: écriture, spectacle, etc.

Qu’est-ce qui vous fait rire au quotidien?
Je suis un adepte du recul qui console. J’aime l’humour absurde de Robert Benchley (Ndlr: un humoriste, scénariste et acteur américain, décédé en 1945) et des Monty Python. On ne peut pas s’empêcher, face à la vanité de l’existence, de relativiser les choses. Dans Le Cardinal d’Espagne de Montherlant que j’ai lu au Gymnase, Jeanne la Folle dit que la vie est dérisoire: nous sommes tous de passage et du coup, rien ne sert à rien. Cela m’a tellement marqué qu’au moment de remettre ma copie, j’ai écrit: on est tous foutus, alors à quoi cela sert que je rende ma dissertation?!

A l’inverse, qu’est-ce qui vous fâche?
Les injustices me touchent sur les plans social, local ou planétaire. L’inconscience écologique, la bêtise consumériste, la dérive d’un monde où le but suprême est le profit et la possession matérielle. Le rire et la satire sont un remède. Pouvoir décharger mes rognes par un édito bien saignant, c’est une hygiène salutaire. Mais je ne crois pas que cela change quoi que ce soit. Si c’était le cas, il n’y aurait plus aucun élu UDC après les treize années d’existence de La Soupe!

L’exposition actuelle du Musée romain s’intitule Malins plaisirs. Il y a des plaisirs bêtes?

Oui, d’après Epicure. Il dit – et je suis assez d’accord avec lui – que la quête du plaisir ne va pas sans discernement. Mieux vaut un petit plaisir au présent que l’espoir d’un grand plaisir dans l’avenir. On voit aujourd’hui des affiches vanter le crédit rapide pour pouvoir se «faire plaisir», s’acheter çi ou ça: c’est tout sauf épicurien, puisque l’obtention de ce plaisir conduit à s’endetter.

Est-ce que la satire est un bon moyen de se protéger?
Oui. Mais je suis un grand sensible, timide, par exemple, avec les femmes qui me plaisent. La satire consiste à attaquer, mais je n’ai pas l’impression d’être si méchant. Le grand méchant, c’est mon ami et humoriste Meury, de L’Agence!

Si vous aviez la possibilité de revivre votre vie, que changeriez-vous?

Je tâcherais de ne pas tomber amoureux des personnes avec lesquelles, malheureusement, il ne s’est rien passé. Et j’essaierais de ne pas refaire les mêmes erreurs avec celles avec lesquelles ça se passait bien!

Avec Didier Fontannaz, vous avez consacré un ouvrage au pillage du patrimoine archéologique. L’un des plus gros scandales actuels?

Il y en a énormément. Ce qui se passe en Irak, en Afghanistan, en Syrie, en Egypte aussi, même si c’est moins clair: les violences et les troubles profitent hélas aux pillards et aux trafiquants qui approvisionnent le marché clandestin et certains collectionneurs. Or, chaque site pillé est un trou de mémoire, une page d’Histoire à jamais effacée.

Alors, le patrimoine archéologique est finalement redevable à Christian Varone?

Ah! il a beaucoup fait pour que les gens prennent conscience de ce problème-là! On en a parlé ensemble: il sait bien qu’il a fait une «grosse connerie». On lui pardonne volontiers, mais comme chef de la police valaisanne, il devrait savoir que c’est interdit, pas seulement en Turquie, chez nous aussi.

A quelle époque auriez-vous aimé vivre?
Romaine, évidemment. Pour voir si ce qu’on raconte ici est vrai. Pas à Pompéi, mais à Avenches, vers 45 après Jésus-Christ, pour voir à quoi ressemblait le mausolée qu’on a essayé de reconstituer en vingt ans de travail. Cela m’amuserait de voir si on a tout compris!

Et quel personnage auriez-vous aimé être: Obélix ou Zeus?

Plutôt Nonio, un simple Helvète, sans doute lausannois, qui a laissé pour unique trace une inscription assez modeste retrouvée à Lausanne, où il remerciait ses suleviae, sortes d’anges gardiens celtiques.
Propos recueillis

- Le pillage du patrimoine archéologique: des razzias coloniales au marché de l'art, un désastre culturel, Laurent Flutsch, Didier Fontannaz, Editions Favre
- Vigousse, en kiosque chaque semaine,
www.vigousse.ch
- L’Agence, chaque dimanche à 11 h sur La Première
- Musée romain de Vidy: exposition temporaire Malins Plaisirs, à voir jusqu’au 2 mars 2014. Horaire et infos sur www.lausanne.ch

Sandrine Fattebert Karrab

27.09.2013

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